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L´Héritage de Clarice Lispector

Une question s´est imposée à moi dès mes premières réflexions à propos de cet essai. Si l’on considère qu’un écrivain a été important à un certain moment de l’histoire, la nécessité de fêter les 30 ans de sa disparition[1] n´apporte qu’une simple date de plus. En revanche, si l’on dit que Clarice est un écrivain et, ainsi, marque la littérature, je commence à me rapprocher de celle que j’honore et présente ici.

 

Clarice est née en Ukraine, à Tchetchelnik[2], et portait, à la naissance le prénom de Haia, qui en hébreu signifie Vie. En effect, elle a été le fruit des maux de sa mère au cours de la Révolution Communiste. Dans sa terre natale, on pensait qu’une mère malade pouvait se guérir en mettant un enfant au monde : une tâche exténuante et sans gloire confiée à la petite fille, et un sentiment de culpabilité, lorsque sa mère mourut, allait l’accompagner toute sa vie, une vie marquée par les cicatrices de son échec et de sa fuite, avec sa famille, vers le continent américain.

 

Ferreira (1999) nous rapporte comment Clarice a commencé à fabuler : « Clarice ne savait pas encore lire; pourtant, elle était capable d’inventer une façon de raconter des histoires. Vers six ans, elle a découvert que l’histoire idéale était celle qui n’avait pas de fin. »[3]. Elle tissait la trame de ses histoires avec très peu de choses, car, elle vivait depuis sa tendre enfance dans les entrailles du quotidien d’une façon anxieusement frénétique.

 

Essayer de la dépeindre est une tâche ardue. Elle avait une manière d’être aigre-douce et tristement heureuse qui inquiétait les lettrés de l’époque. Son adolescence a été marquée par un plongeon désespéré dans la littérature : elle voulait maîtriser l’impossible, déranger ce qui était rangé, trouver un point de désaccord avec ce qui était établi.

 

Son premier ouvrage s’intitule Perto do Coração Selvagem[4], une première confession d’un trop-plein émotionnel de 22 ans d’une dure existence. Naturellement hâché et dense, ce texte a été accueilli par la critique comme étant marginal. C’était le début d’un affrontement entre elle et l’Académie. Álvaro Lins, critique brésilien des années 1940, s’inquiétait de ne pas trouver dans le texte de Clarice l’accomplissement des contraintes du genre littéraire et en venait à affirmer qu’il y avait là une lacune telle qu´elle ne lui permettait pas d´atteindre le niveau de la création littéraire.

 

Clarice a été un maître dans la danse des mots. Provocante, osée et, parfois, sans scrupules, elle jouait avec les signifiés imprimés, afin de se divertir de la perturbation provoquée chez le lecteur. Água Viva[5], publié en 1973, parmi sa trentaine d’ouvrages, est, à mon avis, une référence dans son parcours. Tenu pour être un poème en prose, il surprend car il ne raconte pas d´histoire et présente l’inusité. Son ami Alberto Dines[6] lui disait: « Tu as vaincu l’histoire. [...] On rencontre, à chaque instant, des situations-pensée. [...] C’est moins un livre-lettre et, beaucoup plus, un livre-musique. Je crois que tu as écrit une symphonie ».[7]

           

La paire histoire-inusité a marqué ma lecture de Clarice. Il y a, entre les lignes, une convocation permanente à la signification, à la production de sens, au remplissage d’un manque laissé ouvert astucieusement. Elle savait qu’elle opérait dans le domaine du langage, où la communication a des failles, où seulement le manque est capable de donner lieu à un nouveau sens. Orlandi (2001) définit avec majesté ce moment, en l’appelant « le confort du sens prêt-à-porter »[8]. C’est-à-dire qu’il faut mettre le discours en suspens, inachevé, laissant place à l’équivoque, au nouveau.

 

            De cette façon, j’ose affirmer, au contraire de nombreux critiques, que Clarice n’a pas opéré sur la signification, mais s’est consacrée, infatigablement, à l’in-signification de ses propres lignes, au jeu de signifiants. L’histoire, qui, souvent, existait, n’était qu’un leurre. Je vois, ici, peut-être, l’écho de son expérience avec la psychanalyse, qui se refuse à accepter les signifiés. C’est Jacques Lacan (1995), qui rappelle que le signifiant a une nature différente et qu’il ne peut jamais avoir un sens unique ou fixe.

            La production de sens est tournée vers un écartement préliminaire et continu de sens caduques. L’insistance de Clarice à présenter des personnages, habitant les limbes[9] du quotidien, comme Macabéa, dans A Hora da Estrela[10] et le cafard, dans A Paixão segundo G.H., est une provocation à l´existence même. Il s’agit, apparemment, d’un rebut signifiant[11], de quelque chose qui n’amène à rien, où tout est déjà fait. Erreur. C’est la façon claricienne de convoquer, de conduire le lecteur vers l’inter-discours, lieu d’excellence pour la production de sens.

 

            Mais, si Clarice agissait sur le non sens, pourquoi ce souci de la prolifération de sens, de la signification ? Ce qui ressort lors de la lecture, c’est un va-et-vient de sens, un transit cahotique, déréglé, mesuré par le non-mesurable, affolé dans sa propre nature, déterminé par son caractère pulsionnel[12]. Dit de cette façon, il est possible d’affirmer que le processus de signification n’arrive pas ici ou là, en A ou en B, mais dans le rapport qui s’établit entre eux. Ici, là, A ou B, sont des lieux de signification ! Il revient au lecteur la tâche d’agir sur son propre domaine fictionnel, de tisser des liens qui ramènent invariablement à sa propre atemporalité.

 

            Je ne résiste pas au fait d’amener rapidement Giorgio Agamben dans cette discussion. Dans Infancia e Historia[13] il présente un néo-concept pour expérience, la prenant dans le sens commun et la présentant comme une possibilité, comme quelque chose qui doit surgir, qui doit être fait, défait, inventé, sans jamais l´avoir fait de façon à se satisfaire. Ceci aide à penser l’héritage laissé par Clarice, comme un constant mouvement insatisfait et atemporel, à la recherche d’un instant qui, quand il est atteint, est déjà passé : « je ne veux pas avoir l’horrible limitation de celui qui ne vit que de ce qui est passible de faire un sens. Moi, non: je veux une vérité inventée »[14].

 

            Le mot opère dans ce moment singulier, dans l’invisible, dans ce qui arrive, dans l’obscurité. Clarice n’est pas une narratrice de petites histoires, mais quelqu’un ayant l’excentrique capacité de transmettre la vision d’une expérience qui se présente, distinctement, à chaque lecteur, comme une pure fête: « Ce n’est pas un message d’idées que je te transmets, mais plutôt une instinctive volupté de ce qui est caché dans la nature et que je devine. Et cela, c’est une fête de mots »[15].

 

            L’écriture claricienne est exténuante, mais savoureuse. À la limite de l’absurde (comme troisième voie dans le circuit sens – non sens), elle fait penser à la déconstruction de Derrida, à la révolte de Camus, au vide d’Agamben, à l’incompréhension de Rancière et au courage du lecteur lui-même. Lire Clarice, c’est savoir qu’il n’y a pas de point à atteindre, ni même de conclusion à tisser, mais plutôt se compromettre à agiter le cours des eaux.

 

            Avec des ouvrages traduits en 15 langues[16] et différentes adaptations au cinéma, au théâtre et à la télévision au Brésil, Clarice est devenue un mythe dans la littérature brésilienne. Objet d’innombrables études dans des livres, des dissertations et aussi de thèses à l’étranger, elle est devenue un possible espace de conversation entre la littérature et les segments psy, en contribuant à la psychanalyse. Elle a permis au lecteur de la scruter, de la mettre à l’envers, de la haïr et de l´aimer, en voyant dans les brèches que l’inconscient lui offrait les explications qu´elle n´avait pu trouver au cours de son existence. Je vous laisse sans conclusion, à la façon de Clarice, avec sa chronique publiée dans le Journal du Brésil le 1er février 1969, qui se trouve, aujourd’hui, dans A Descoberta do Mundo[17]:

 

Je ne comprends pas. C’est tellement vaste que cela dépasse tout entendement. Comprendre est toujours limité. Mais ne pas comprendre peut ne pas avoir de frontières. Je sens que je suis beaucoup plus complète quand je ne comprends pas. Ne pas comprendre, de la façon dont je le dis, c’est un don. Ne pas comprendre, mais pas comme un simple d’esprit. Le mieux, c’est d’être intelligent et de ne pas comprendre. C’est une étrange bénédiction, comme d´avoir la folie sans être folle. C’est un doux manque d’intérêt, c’est une bêtise douce. Mais, de temps en temps vient l’inquiétude: je veux comprendre un peu. Pas trop: mais, au moins, comprendre que je ne comprends pas.[18]

 

Références Bibliographiques

AGAMBEN, Giorgio. Infancia e Historia. Buenos Aires: Adriana Hidalgo, 2001.

 

FERREIRA, Teresa Cristina Montero Ferreira. Eu sou uma Pergunta: Uma biografia de Clarice Lispector. Rio de Janeiro: Rocco, 1999.

 

LACAN, Jacques. Seminário 4 – A Relação de Objeto. Rio de Janeiro: JZE, 1995.

 

LINS, Álvaro. O Romance Brasileiro Contemporâneo. Rio de Janeiro: Tecnoprint, 1968.

 

LISPECTOR, Clarice. A Descoberta do Mundo. Rio de Janeiro: Rocco, 1999.

 

__________________ Água Viva. Rio de Janeiro: Rocco, 1998.

 

ORLANDI, Eni. Discurso e Texto. Formulação e Circulação dos Sentidos. Campinas: Pontes, 2001.

 

SALLES, INSTITUTO MOREIRA. Cadernos de Literatura Brasileira: Clarice Lispector. São Paulo: IMS, 2004.

 

Adriano Martendal est psychanalyste, Maître en Littérature Brésilienne à l’Université Fédérale de Santa Catarina, et membre de l’Association Brésilienne de Littérature Comparée. C´est l´auteur du livre intitulé A Escrita no Limiar do Sentido, en phase d´édition à Editora Escuta, São Paulo. Il exerce ses activités à Florianópolis, une ville dans le sud du Brésil, où il participe à des émissions de radio, de télévision et où il écrit de temps en temps dans les jornaux. Il a déjà travaillé dans le domaine de la santé publique dans le Santa Catarina, au poste de Chef de Cabinet du Secrétariat d´Etat à la Santé, de 1999 à 2002.

admartendal@gmail.com

 

Artigo publicado na Brèves Littéraires, hiver 2007, numéro 75, Québec, Canadá.

 


[1] Rio de Janeiro, le 9 décembre 1977.

[2] Sa naissance date officiellement du 10 décembre 1920. Arrivée bébé au Brésil, sa naturalisation a directement été obtenue auprès du Président de la République et décrétée le 12 janvier 1943.

[3] Ferreira, Teresa Cristina Montero Ferreira. Eu sou uma questão :Uma biografia de Clarice Lispector. Rio de Janeiro: Rocco, 1999, p. 35.

[4] Près du Coeur Sauvage.

[5] L´Eau Vive.

[6] Né en 1932, à Rio de Janeiro, il est cité dès les années 50 dans le presse écrite et audio-visuelle. Comme journaliste, il a reçu le prix “Personnalité de la Communication” en 2002. Il est très connu dans les universités brésiliennes, americaines et portugaises.

[7] Salles, Instituto Moreira. Cadernos de Literatura Brasileira: Clarice Lispector. São Paulo: IMS, 2004, p. 33.

[8] Orlandi, Eni. Discurso e Texto. Formulação e Circulação dos Sentidos. Campinas: Pontes, 2001, p. 182.

 

[9] Je pense que ce terme est fondamental par le fait qu’il circule dans l’ouvrage de Clarice. Il ramène à la boue, à une provisoirité perturbée, à la médiocrité, à l’oubli, à l’indéterminé et au mal défini.

[10] L´Heure de l´Etoile.

[11] La Passion d´après G.H.

[12] Pulsion est un terme freudien qui est apparu dans la première décennie du XXème siècle et qui se rapporte à une force constante et anarchique, qui joue son rôle en atteignant un objet investi libidinalement, une réussite qui est toujours partielle.

[13] Enfance et Histoire.

[14] Lispector, Clarice. Água Viva. Rio de Janeiro: Rocco, 1998, p. 20.

[15] Lispector, Clarice. Água Viva. Rio de Janeiro: Rocco, 1998, p. 22.

[16] Donnée fournie par l’Instituto Moreira Salles en 2004.

[17] La Découverte du Monde.

[18] Lispector, Clarice. A Descoberta do Mundo. Rio de Janeiro: Rocco, 1999, p. 172.

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